Pourquoi restaurer ?

Suite à l’article « pourquoi construire ? », Lossamouil, membre du forum, a répondu par « pourquoi restaurer ? ».  Je vous laisse apprécier.

« Ceux qui ne savent pas qu’un voilier est un être vivant ne comprendront jamais rien au bateau ni à la mer. »

Bernard Moitessier

In « La Longue Route », chapitre 1

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Pourquoi restaurer un bateau ?

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N’est-ce point question saugrenue ? Car la réponse semble évidente : si l’on veut restaurer un bateau, c’est qu’il est en mauvais état, et que l’on désire néanmoins continuer à naviguer en sa compagnie.

Mouais…

Cependant, il y a restaurer et restaurer, bateau et bateau, restaurateur et restaurateur, navigation et navigation, porte-monnaie et porte-monnaie…

Alors, si vous le voulez bien, nous allons tenter d’approcher un tantinet le sujet, à l’aide d’un doigt de bon sens, une once de logique, et trois carats de pragmatisme… tout en considérant la part sentimentale, à peser en mégatonnes, et qui jouera donc son grand rôle, en ce domaine comme partout ailleurs.

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En effet, si l’on veut restaurer un bateau, c’est d’abord parce qu’on l’aime.

A moins que l’on aime ce qu’il permet, produit, ou apportera : croisières, balades, parties de pêche, gagne-pain, pactole à la revente, et que sais-je encore ?…

Il y a donc deux cas de figure, dès le départ : ou bien l’on restaure le bateau pour ce qu’il est en soi ; ou bien l’on restaure le bateau pour l’environnement qu’il va générer.

Dans l’un et l’autre cas, les motivations et les objectifs sont différents. Aussi, les méthodes, les techniques, les degrés de finition, les soucis d’exactitude, les moyens humains et financiers seront-ils différents.

Dans le premier cas, on sera davantage dans l’esprit « patrimoine ». Dans le second, on sera davantage dans l’esprit « service ».

Pour autant, ces deux éléments ne sont pas antinomiques, mais peuvent se compléter sur la même unité. Peut-être alors aura-t-on obtenu l’aboutissement ultime de la restauration dans son essence et son concept philosophique : remettre en « service » une belle unité du « patrimoine », en lui permettant une nouvelle vie à l’intérieur de son cadre initial et naturel, l’eau.

Tout dépend de cette « unité ».

Aurons-nous un bateau historique ? Un bateau hérité ? Un coup de cœur ? Un truc pas cher ? Ou tout autre chose, que seul le candidat restaurateur pourra définir, tant la démarche reste personnelle ?…

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Considérons le « bateau historique »…

Un bateau peut devenir « historique » selon plusieurs points de vue.

Calfatage de Nan, plan Fife

S’agit-il d’une œuvre d’un génie de l’architecture navale ? Telles les extraordinaires lignes fluides et tendues d’un dessin de la dynastie Fife ; ou la sobre élégance efficace et raffinée d’un plan Cornu.

S’agit-il d’un bateau dont le capitaine s’est illustré lors d’une découverte historique, après de longs mois de navigation hasardeuse ? Dirigées par Christophe Colomb, la Niña, la Pinta et la Santa-Maria, sont les premiers noms qui viennent à l’esprit. Mais il y en tant d’autres ! Ainsi la Vittoria, premier navire à boucler un tour du monde, commandée par Magellan… qui, lui, ne reviendra pas…

S’agit-il d’un navire qui s’est auréolé lors d’une bataille navale ? Comme le HMS Victory, sous le commandement de Nelson, à la bataille de Trafalgar ; ou la Confiance de Surcouf, qui capturera le Kent, trois fois plus gros et trois fois plus peuplé.

S’agit-il d’un « transport » prestigieux ? Comme l’Hermione convoyant Lafayette vers l’Amérique, ou la Belle-Poule rapatriant les cendres de Napoléon depuis Sainte-Hélène.

S’agit-il du vainqueur d’une course renommée ou d’un record non battu ? Le clipper Thermopylae conservera longtemps (et peut-être encore aujourd’hui) le record entre Gravesend (près de Londres) et Melbourne, lors de son voyage inaugural, du 8 novembre 1868 au 9 janvier 1869, en soixante-trois jours.

S’agit-il d’un bateau traditionnel ? Drakkar viking, kayak inuit, trirème antique, gondole de Venise, jonque chinoise…

S’agit-il d’une belle coque originaire de la période d’expansion du nautisme de loisir, principalement lors de la première moitié du XXème siècle ? Requin, Dragon, goélette de course-croisière, 12 m2 du Havre, séries des jauges J, JI, R…

S’agit-il d’un bateau de travail, au pont et lisses de pavois lustrés par des décennies de labeur anonyme ? Thonier de Concarneau, pilote de rade, morutier terre-neuvien, péniche hollandaise, pointu de Toulon, felouque du Nil…

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Considérons le bateau hérité… Ou le coup de cœur…

Des liens affectifs très forts vont se nouer entre bateau et restaurateur. Dans le bateau hérité, il y aura le prolongement d’une génération antérieure en la présence-même du bateau. Dans le coup de cœur, le restaurateur aura « craqué » pour une belle ligne, pour un passé touchant, une histoire émouvante… Nous sommes proches de la passion amoureuse…

Que le bateau soit hérité, ou acquis sur un coup de cœur, il vaudra mieux ne rechercher nulle objectivité dans une démarche de restauration ! Le restaurateur répare le bateau parce qu’il considère qu’il doit le faire, ou parce qu’il en a envie.

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Quelle que soit l’unité, le but premier d’une restauration sera de « conserver ». On conservera le bateau pour le souvenir qu’il représente, pour son dessin ou ses techniques de construction propres à une époque révolue, pour les méthodes de travail et de navigation correspondant à un besoin demandé par des métiers aujourd’hui disparus, pour perpétuer une existence qui menaçait de s’arrêter trop tôt.

Dans « conserver », il y a, en outre, « sauver de l’oubli ».

Même si, pour le commun des « bateauboisiens », beaucoup de références navales historiques visées ci-dessus sont hors de portée, il y aura, là, une notion fondamentale liée à la restauration : préserver de l’oubli, le bateau certes, mais encore les techniques ancestrales, depuis la construction à franc-bord, jusqu’à l’élaboration d’une simple épissure.

La restauration ne revêt plus alors seulement l’opération basique de remise en état d’un bateau, mais bien la conservation des gestes d’antan, qui ont précisément concouru à la réussite de ce bateau.

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Alors, la question « pourquoi restaurer un bateau ? », en amène une seconde, connexe : « qui répare un bateau ? » Et cette deuxième question, après réponse, impliquera que l’on se repose la première…

Est-ce un musée, en la personne de son directeur, ou tout le staff, qui décide la restauration de tel ou tel bateau ?

Ou bien le navigateur désargenté ayant trouvé une bonne « occase » ?

Tally Ho, restauré par Leo Sampson

Ou encore le passionné qui se lance dans une aventure… dont il sait qu’il ne sortira pas indemne ?

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Si l’on est dans le cadre d’un musée, la restauration aura pour but de maintenir « en forme » un bateau historique. Soit que ce bateau – ou ce qu’il en reste – ait été retiré du fond de l’eau ou d’une vasière, soit qu’une œuvre déjà exposée manifeste des signes de faiblesse rendant impossible la continuité de son exposition publique.

Là, on « réparera » le bateau dans son esthétique originelle. Ou bien on le maintiendra tel quel, mais en menant diverses opérations pour que les dégradations n’aillent pas plus loin.

On le réparera dans son esthétique originelle pour le figer, le plus longtemps possible, dans une salle ou sur un site protégé. Le but sera de maintenir une apparence, un relief, une histoire, une idée de bateau.

Mais les navigations de ce bateau sont terminées…

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A contrario, le navigateur désargenté, ayant trouvé une bonne occase à la portée restreinte de sa bourse, voudra, en premier lieu, remettre son acquisition en service, le plus vite possible… et de la façon la moins onéreuse possible.

Dans ce cas, la préoccupation historique sera très secondaire. Le but sera, suite à restauration (parfois…) sommaire, de partir en navigation sur une machine qui flotte, qui avance, et, espérons-le, de façon sûre et réglementaire.

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Et puis, il y a le passionné… le mordu… l’extra-terrestre… le « bateauboisien », quoi, dans toute sa splendeur…

D’abord, il ne restaure qu’un bateau en bois : ben oui, « Bateaubois », ça veut bien dire ce que ça veut dire !

Il méprisera le « plastique » et ses solutions de facilité. Il aura un œil sceptique envers une coque en acier, forcément pourrie de rouille. Il ne croira pas davantage dans l’aluminium, trop proche de la cocotte-minute.

Non, ce qu’il lui faut, c’est un truc compliqué, de grande préférence un voilier, en vrai bois d’arbre, sur lequel il s’arrachera les cheveux, consacrera tout son temps libre, et toutes ses économies… pendant des siècles. Durant ses longues nuits d’insomnie, il se convaincra du bien-fondé de sa démarche, quitte à tirer les arguments du côté de la casuistique.

Là, il sera heureux (son conjoint peut-être un peu moins…), et puisera son bonheur dans le régal d’une belle courbe restituée dans son harmonie première ; dans la fabrication micrométrique d’un assemblage parfait ; dans la justesse d’un taquet ou d’un réa sculpté à la main ; dans une toile de coton cousue et teinte par ses soins, dût-il y laisser la peau de ses doigts ; dans… dans… dans mille et un détails, qui feront son œuvre unique, inégalable.

Il aura le sentiment, alors, d’appartenir à la caste privilégiée des bienheureux possesseurs d’un vrai bateau, avec son histoire, sa beauté, son originalité, mais surtout : son authenticité !

Lossamouil

1 Comment

  1. j’apprécie ta réflexion. on restaure un bateau car on l’aime. c’est déjà une très bonne raison.
    cependant est ce suffisant? n’y a-t-il pas au début d’une restauration un concours de circonstance?
    tes références historiques je l’ai avaient dans mes tablettes avec d’autres comme celle de l’Hermione qui était une frégate de 12 et qu’à le même époque elle a eu 5 frères et sœurs
    merci de ta page d’écrit

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